L'OEUVRE DU DUC D'AIGUILLON


Le rôle du Duc d'Aiguillon, Commandant en Chef pendant plus de 15 ans (1753 - 1768) mérite  en effet d'être souligné pour son action dans le développement des principaux axes routiers de la province et le conflit quasi permanent qui l'opposera aux Etats de Bretagne (ainsi qu’au Parlement dans l'affaire de La Chalotais.)

Nommé à 33 ans par Louis XV, Commandant en chef de l'administration militaire de la Bretagne, Emmanuel Armand de Viguerod du Plessis Richelieu, Duc d'Aiguillon, engage dès son arrivée l'amélioration des grands chemins pour des raisons essentiellement stratégiques. La France étant en guerre larvée avec l'Angleterre, il est impératif de pouvoir déplacer rapidement les troupes vers les côtes où sont susceptibles de débarquer les Anglais. Quand en  avril 1753, le Duc d'Aiguillon (qui a acheté sa charge 600 000 livres au duc de Chaulnes son prédécesseur) prend son poste en Bretagne peu de routes sont entretenues, la route principale de la province, de Rennes à Brest, n'est pas achevée.

Plusieurs auteurs décrivent le Duc comme un homme très intelligent possédant le sens de la politique et de l'administration et ayant les plus grandes ambitions. Il était actif, laborieux, ordonné. Très habile il ne dédaignait ni les petits moyens ni les petites intrigues. Autoritaire et orgueilleux il ne pardonnait pas facilement tout ce qui paraissait s'opposer à ses projets([1]. Par son épouse, Mademoiselle de Bréhan de Plélo il est apparenté à la noblesse bretonne et possède dans la province des biens importants. ([2])

Le Duc établit avec l'Intendant Le Bret et l'Ingénieur en Chef des Ponts et Chaussées Chocat de Grandmaison un programme général de développement pour relier les principales villes, les ports et les côtes. Il se rend souvent sur le terrain, se tient à l'écoute des besoins des villes et des habitants. Il vient à Lannion plusieurs fois, notamment pour superviser la construction des quais du port, qui portent maintenant son nom. Le quai et le pont situés à proximité portent également le nom d'un Intendant, Jean Baptiste Elie Camus Pontcarré, Sieur de Viarmes, qui a joué un rôle important dans l'organisation des Ponts et Chaussées de Bretagne. Dès 1735 il a préparé des plans de régie des Grands Chemins qui permettront au Duc d'Aiguillon de s'en inspirer et d'engager rapidement les travaux de développement du réseau routier. En 1754 il élabore un règlement pour les grands chemins de la province de Bretagne, document de 70 articles qui, bien évidemment fait la part belle à l'administration royale au détriment des Etats qui se sentent dépossédés d'une partie de leurs attributions([3]. Le Duc a en effet très bien analysé la situation, qu'il résume ainsi dans une lettre à l'Intendant Le Bret le 24 juin 1757:"Je crois qu'il faut aller en avant et se bien garder de faiblir sur la plus légère circonstance, sans quoi tout sera perdu; il est bien prouvé que l'intention des Etats n'est que d'allonger notre besogne, de l'embrouiller, enfin de faire en sorte qu'il n'y ait jamais de chemins en Bretagne jusqu'à ce qu'ils en aient l'administration, dans l'espérance que les obstacles qu'ils vous présenteront à chaque instant, les plaintes que les Etats feront à chaque terme de notre mauvaise administration, les murmures des troupes et du voyageur nous obligeront à la fin à désirer nous-mêmes d'en être débarrassés ([4]) ».Constat lucide et prémonitoire comme nous le verrons plus loin. Ce conflit amènera le Duc à revoir son règlement en 1757 en y incorporant de nouvelles dispositions permettant d'associer la Commission Intermédiaire à l'administration. Les Commissaires des Etats sont chargés de veiller à l’exécution de tous les règlements qu'ils ont édictés.

Le projet du Duc, soumis en 1756 aux Etats de Bretagne, comporte en particulier une remise en ordre  des Ponts et Chaussées et une nouvelle organisation des pratiques dans l'adjudication des marchés.  Le service comprendra sept départements dont un à St-Brieuc, puis neuf en 1762,un bureau étant alors créé à Guingamp. Chaque ingénieur est tenu de résider au chef lieu de sa circonscription. Un ingénieur en Chef des Ponts et Chaussées, en poste à Rennes et en contact régulier avec l'Intendant supervise le tout.

Il propose également dans les règlements de 1754 et de 1757 de rationaliser la corvée de façon à y faire participer le plus grand nombre, à proportionner le travail à la fortune des redevables selon leur imposition à la capitation (une toise de chemin par livre de capitation),impôt qui a un caractère général de préférence au vingtième auquel tous les citoyens ne sont assujettis. Il s'efforce de la rendre  moins dure  en ramenant les distances entre les paroisses et les chantiers à deux lieues au plus. Il admet de prendre en compte certaines demandes des Etats qui jusqu'ici ne s'étaient intéressés qu'aux travaux exécutés à prix d'argent. Enfin, il réussit  en 1758 à obtenir la confiance des Etats qui accordent à l'unanimité un crédit de 1,2 millions de livres pour deux ans. Il s'agit là d'un effort considérable si on le compare au crédit consacré aux routes pour tout le royaume (4,5 millions en 1774) et aux montants votés par les Etats les années précédantes. Cette volonté nouvelle des Etats de moderniser le réseau routier s'accompagne d'exigences de plus en plus précises afin de vérifier le déroulement des travaux. En 1762 Le Duc concède aux Etats le droit de procéder aux adjudications des travaux à prix d'argent. Cependant, nombreux sont les membres du Parlement et des Etats de Bretagne à reprocher au Duc d'Aiguillon un usage abusif de la corvée pour construire toutes les nouvelles routes. Celui-ci accepte de se soumettre à une enquête sur les pratiques réelles auprès des principaux intéressés. Les accusations s'avèrent non fondées et les Etats adoptent la délibération suivante "Ayant pris connaissance des lettres écrites de tous les lieux de la Province, au nombre de 167,il a été reconnu que dans tous les évêchés de la province, les avantages résultant du rétablissement des chemins se sont ressentis dans le commerce, l'industrie et le commerce en général. La comparaison des requêtes avec les états des routes annonce:

1-le travail de la corvée dans la province est distribué avec équité et dans les proportions fixées par les règlements;

2-les paroisses n'ont pour la plupart été fixées qu'à des tâches dans la distance de deux lieues de leur clocher...

3-nulle requête n'attaque l'intégrité, le désistement, l'intelligence et la capacité d'aucun ingénieur;une seule contient des plaintes de ce qu'un ingénieur menaçait de garnison une paroisse et la pressait sur des travaux peu de jours avant l'interruption des corvées prescrites par les règlements."([5])

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LE REGLEMENT POUR LES GRANDS CHEMINS DE LA PROVINCE DE BRETAGNE

 

Ce règlement en date du 5 novembre 1754  rédigé par le Duc d'Aiguillon et l'Intendant Le Bret va constituer pendant presque un demi-siècle la référence en matière d’exécution des travaux et de mise en oeuvre de la corvée. Il subira des ajustements par les successeurs du Duc sans que les dispositions essentielles en soient boulversées. Par ailleurs il est nécessaire de préciser que l'apport du Duc doit être relativisé car il indique lui-même dans le préambule "Que nous avons cru devoir réunir dans un seul corps d'Ordonnance, ce qui est répandu dans les différents Règlemens qui ont déjà été donnés sur cette matière, en ajoutant de notre part, ce qui Nous a paru le plus propre à perfectionner une partie aussi intéressante, et à remédier aux abus que l'expérience a fait connoître, et qu'on avoit pu prévoir".Il vise ensuite les Ordonnances rendues de 1738 à 1754 rédigées par Pontcarré de Viarmes. Enfin il précise la finalité des travaux qu'il va falloir engager"Le Rétablissement des Grands Chemins, dans une Province aussi étendue que la Bretagne, et dont la situation est aussi heureuse pour le Commerce, est d'une si grande importance, que notre premier soin a été de Nous occuper des moyens les plus sûrs, les moins onéreux et les plus capables de conduire toutes les Routes à leur perfection..."

 

Ordonnance du Duc d'Aiguillon du 5 Novembre 1754.Extraits.Archives Départementales d'Ille et Vilaine


LA CONSTRUCTION DES ROUTES

 

Dix-neuf articles du règlement sont consacrés aux techniques de construction des nouvelles routes. Les grandes auront 54 pieds de large dont 18  de chaussée et ne pourront être entreprises que sur les plans approuvés par le Conseil du Roi. L'alignement droit est recommandé autant qu'il sera possible et en essayant de se servir du vieux chemin quand il n'y aura pas de grands détours ou afin de réduire les dommages aux riverains. Les routes de villes à villes seront élargies à quarante pieds avec également une chaussée de dix-huit pieds. Le tracé de la nouvelle route établi sur le terrain par les ingénieurs ou inspecteurs se fera en présence des propriétaires, un procès verbal devant être dressé précisant les surfaces à prélever, la qualité de la terre, etc. Les travaux consistent surtout à creuser les encaissements pour les chaussées de deux pieds de profondeur dans les endroits marécageux (réduits à quinze et dix-huit pouces dans les endroits où le terrain est de bonne qualité).Ces encaissements reçoivent ensuite de part et d'autre deux rangs de bordure en moellons posés verticalement, puis une assise horizontale avec des moellons sur une double épaisseur totale de deux pieds, liaisonnés comme s'il était question de faire un mur. Ensuite une couche de pierres cassées est répandue, puis une recharge de pierres moins grosses de six pouces d'épaisseur. Pour terminer une nouvelle couche de recharge de quatre pouces est mise en oeuvre en débordant d'un pied au-delà des bordures.([6])Ce principe de base s'applique si des carrières situées à proximité sont en mesure de fournir des pierres de bonne qualité, dans le cas contraire il est recommandé d'utiliser du sable qui sera compacté par couches successives de quatre pouces. Les banquettes seront construites avec de la terre vierge la plus graveleuse qu'il sera possible de trouver.

 

Il est prévu qu'une route doit être construite en quatre années;la première est consacrée au tirage de tous les matériaux nécessaires, la deuxième dans la confection des aplanissements et des fossés, la troisième voit la réalisation du décaissement, l'empierrement et les recharges, enfin il est donné la dernière main  en perfectionnant les recharges, les fossés et les banquettes.

Pour assurer la surveillance des travaux le Duc d'Aiguillon ordonne de faire le ménage dans le personnel des Ponts et Chaussées. Il s'agit de remédier aux abus évoqués dans le préambule de l'ordonnance. Les ingénieurs, inspecteurs et réviseurs sont tenus de veiller sans cesse à la conduite des chantiers et ne peuvent s'en absenter sans autorisation de leurs supérieurs sous peine de révocation. Les conditions de recrutement des piqueurs sont durcies. Dorénavant il faudra être au fait de la bonne construction des chemins, savoir écrire lisiblement et correctement et être capable d’établir des états et procès-verbaux qui puissent être intelligibles. Un examen est institué qui consiste notamment à construire quatre toises de chemins à la main afin de vérifier les aptitudes techniques des candidats. Les anciens piqueurs qui s'avéreront incapables de remplir ces obligations seront renvoyés.

L'ordonnance réglemente la corvée des Grands Chemins que nous évoquerons un peu plus loin. Par ailleurs il est prescrit de construire sur les routes où il se rencontre des ruisseaux des ponts provisionnels de quinze pieds de large et réalisés à moindres frais par le moyen de la corvée soit avec des pierres sèches arrangées en pile, soit avec des pièces de bois couvertes de bourrées ou de fagots et rechargées de gravier. Enfin il est interdit d'arrêter les eaux sur les grands chemins, d'y faire des carrières, d'y laisser des arbres abattus, des fumiers dans les bourgs et fauxbourgs, le tout sous peine d'être obligés de rétablir les dégradations aux frais du contrevenant qui se verra en plus condamné à cent livres d'amende.

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LE DEPART DU DUC D'AIGUILLON

 

Quand le Duc quitte la Bretagne en 1769 après avoir donné une impulsion sans précédent aux travaux publics, le réseau routier carrossable est passé de 80 lieues à 400 en 1753 et près de 800 en 1763.Soucieux du bien-être et du développement de la Province , le Duc s'est attaché à rationaliser les moyens à sa disposition notamment la corvée. Le budget des grands chemins fait un bond important qui se perpétuera cahin-caha jusqu'à la Révolution. Cependant il a eu le tort dès son arrivée de vouloir éliminer les Etats de l'administration des grands chemins même si son approche de la gestion était inspirée par le bien public. Les commissaires des Etats et surtout certains membres représentant une fraction de la noblesse ne lui pardonneront pas ses idées novatrices  et son souhait d'une meilleure répartition des charges pour la construction et l'entretien des routes. C'est ce qu'il résume dans la lettre à l'Intendant Lebret en 1757:"Si je croyais que le bien public y gagnât, je ne balancerais pas un moment à céder la part que j'ai dans cette administration, mais je suis au contraire convaincu qu'il faut que nous veillons nous-mêmes à cette besogne et que la Commission Intermédiaire en soit totalement exclue"([7]).Après son départ le Duc ne quitte pas la scène politique pour autant. Avec Maupéou et Terray il formera le triumvirat qui dirigera la France en 1771.Il reçoit la charge du Ministère des Affaires Etrangères, puis de la Guerre. Pendant son ministère la Pologne subira son premier partage. Après son expérience bretonne le Duc d'Aiguillon plaidera pour la centralisation en matière de grands travaux(routes ,canaux);les compétences devant selon lui être rassemblées entre les mains des Intendants et du service des Ponts et Chaussées. Il est destitué en 1774 et exilé à l'avènement de Louis XVI  et meurt en 1788.Son fils jouera un rôle important pendant la Révolution notamment lors de la nuit du 4 Août 1789 qui vit l'abolition des privilèges et des particularismes des provinces.

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[1] A DE LA BORDERIE.Histoire de la Bretagne

[2] La famille du Duc d'Aiguillon a hérité des biens des d'Acigné qui possédaient entre autres la Roche Jagu,château aujourd'hui propriété du Département des Côtes d'Armor.

[3] Archives départementales d'Ille et Vilaine(C2267)

[4] J.Letaconnaux.La résistance des Etats de Bretagne

[5] Cité par Lucien Laugier dans son ouvrage consacré au Duc d'Aiguillon, page 113

[6] On remarquera la similitude avec certaines techniques utilisées par les romains.Des tronçons de routes découvertes par des archéologues ne sont peut-être pas à attribuer aux romains ,mais plutôt au XVIII° siècle.

[7] A Borderie;Histoire de la Bretagne;Chap XV.